Stratégie d’influence: l’affrontement sinofrançais en Afrique centrale, Guy Gweth

Il n’est quasiment plus de secteur d’activité professionnelle où le terme « stratégie » n’est utilisé sous des formes et des prétextes divers et variés. Une telle inflation mérite qu’on s’y attarde d’entrée de jeu car à la l’origine, la stratégie est bien un terme du langage militaire. Issue du grec stratos qui signifie « armée », et ageîn qui veut dire « conduire », la stratégie est un art. Elle vise à coordonner l’action de l’ensemble des forces de la nation (militaires, politiques, financières… etc.) en vue de mener une guerre au sens militaire ou économique, voire gérer une crise. Par extension, la stratégie désigne l’élaboration d’une politique définie en fonction de ses forces et de ses faiblesses, compte tenu des menaces et des opportunités dans des domaines autres que celui de la défense. On peut alors parler de stratégie politique, économique ou autre…

Il se trouve que depuis la fin de l’affrontement militaire et idéologique Est-Ouest en 1989, le phénomène de concurrence dans l’ordre international s’est considérablement métamorphosé. Le champ économique est devenu sans conteste la sphère des nouvelles batailles entre puissances étatiques ou économiques. La férocité de cette compétition certes plus « soft »[1] par certains aspects a cependant fort peu de choses à envier au combat militaire. Au contraire, elle s’en inspire. Dans un ouvrage aussi prévisionniste que réaliste, Jacques Attali[2] déclare sans ambigüité que : « Dès 2020, […] beaucoup d’entreprises commenceront à ne plus avoir de base sédentaire. Elles seront soit des regroupements provisoires d’individus, soit des rassemblements durables de tribus. Dans les deux cas, dit-il, elles seront en compétition féroce les unes les autres pour conquérir clients et investisseurs ». Certaines écoles de pensée[3] en sont à parler de « guerre économique » pour décrire et promouvoir la transposition des polémologies et des principes de l’action stratégique d’origine militaire au domaine des logiques de conflits économiques. C’est ainsi que les « PsyOps[4] » remis au goût du jour dans le cadre de la RMA[5] aux Etats-Unis ont été transposés dans les stratégies marketing des grands groupes américains, entrainant avec eux la vulgarisation de la communication d’influence dans la sphère économique.

Bien plus que la communication classique, la communication d’influence se propose de mieux appréhender l’environnement de l’entreprise pour devenir un instrument déterminant de sa compétitivité. Elle se définit comme un ensemble de moyens et d’actions visant à convaincre ou dissuader, de façon individuelle ou collective, les décideurs et leaders d’opinion dont le choix et les prises de positions constituent un enjeu majeur pour la réussite de l’entreprise. Particulièrement indiquée en environnement concurrentiel, elle appréhende l’activité médiatique globale par le biais de trois systèmes interdépendants :

-l’échiquier concurrentiel : concurrents, fournisseurs et groupements professionnels ;

-l’échiquier institutionnel : Etats, pouvoirs publics, institutions, collectivités ;

-l’échiquier de la société civile : consommateurs, syndicats, groupements d’intérêts, ONG et associations.

Les actions d’influence doivent cependant être considérées comme les activités délibérées et éthiques, dont l’objet est de changer l’état des perceptions, des croyances, des attitudes, afin de créer, maintenir ou modifier des comportements d’une personne, d’un groupe ou d’une organisation. La précision vaut d’autant plus la communication d’influence apparaît comme une arme redoutable en matière de guerre économique. La confrontation des groupes chinois et français sur le marché africain constitue en ce début de millénaire un excellent site d’expérimentation marqué par le net recul de l’Hexagone.

Mais « Comment la France, si longtemps à son aise –et même trop !- sur le continent noir, a-t-elle pu se mettre en porte à faux au point que, désormais, tout s’y retourne contre elle »[6] et ses intérêts ?

Peut-être parce qu’en 1904, l’auteur du terme « francophonie » Onésime Reclus[7] justifia ainsi son plaidoyé intitulé Lâchons l’Asie, prenons l’Afrique : « En Afrique, nous sommes Rome par la paix française, par la langue, par l’unité des efforts contre la confusion des élans sans but, bref une supériorité prodigieuse ». Peut-être aussi parce qu’aveuglée par son leadership, elle n’a pas vu arriver son plus redoutable concurrent. Et pourtant une citation attribuée à Napoléon fut rendue célèbre dans les années 70 par Alain Peyrefitte dans son essai lumineux : « Quand la Chine s’éveillera, le monde tremblera ».[8]

Depuis, « la Chine s’est éveillée »[9] . Elle connaît la période de développement la plus rapide de son histoire[10] et les Chinois n’ont jamais été aussi confiants dans l’avenir. En 2007, le ministre des Relations économiques et commerciales avec l’étranger, Shi Guangsheng, prévoit déjà qu’ “en l’an 2010, le PNB de la Chine aura doublé par rapport à maintenant”. Le premier ministre Zhu Rongji va plus loin dans l’analyse des perspectives économiques chinoises : “dans les dix ans à venir, prévoit-il, l’augmentation annuelle du PNB de Chine sera estimée à 7% et celle des capitaux investis à plus de 10% ; le chiffre total des rentrées en devises dépassera 2 000 milliards de dollars US”! Or pour assurer son expansion économique, Pékin a besoin de marchés pour exporter facilement ses produits mais aussi pour importer les matières premières dont-il a besoin. Le continent africain remplit ces critères.

L’un des grands paradoxes de l’Afrique, c’est qu’elle est à la fois riche (de ses ressources naturelles : uranium, bois, pétrole, diamant, or…etc.) et pauvre (insuffisance des infrastructures de santé, d’éducation, de moyens de communication… etc.). Et si l’écologiste français Réné Dumont s’écrie en 1962 « L’Afrique noire est mal partie »[11], les stratèges chinois peuvent à juste titre lui rétorquer que l’Afrique n’est jamais partie. A preuve : tout ou presque y reste à construire (hôpitaux, routes, écoles, points d’eau potable, etc.). D’où la ruée des groupes chinois sur un terrain jadis occupé de manière exclusive par les puissances coloniales occidentales dont une France qui n’entend pas lâcher prise.

Au carrefour du marketing, des relations publiques internationales, de la communication politique et institutionnelle, de la géoéconomie et de la diplomatie, la communication d’influence permet de mettre en lumière les stratégies en présence (première partie). Notre ouvrage s’attèlera, à travers le décryptage de ces dernières, à jauger l’impact qu’ont les communications des gouvernements chinois et français sur leurs intérêts respectifs en Afrique (deuxième partie). Il s’emploiera en outre à démontrer qu’à l’ère de la globalisation, les Etats vont être soumis aux mêmes contraintes de communication que toute organisation (objectif principal) qui veut demeurer compétitive dans un environnement international ultra concurrentiel. Sinon davantage. (A suivre…)


[1] Le soft power ou « puissance douce » est la capacité d’un État, une firme multinationale, d’un acteur politique, une Ong, une institution internationale voire un réseau de citoyens – d’influencer indirectement le comportement d’un autre acteur ou la définition par cet autre acteur de ses propres intérêts à travers des moyens non coercitifs.

[2] Jacques Attali, Une brève histoire de l’avenir, Fayard, 2006

[3] En référence, par exemple, à l’Ecole de Guerre Economique de Paris

[4] « PsyOps » vient de « Psychological opérations » qui signifie « Opérations psychologiques »

[5] RMA, « Revolution on Miltary Affairs », doctrine adoptée par l’US Army dans les années 90 aux Etats-Unis

[6] Antoine Glaser et Stephen Smith, Comment la France a perdu l’Afrique, Hachette Littérature, 2006

[7] Onésime Reclus cité, L’idée coloniale en France de 1871 à 1962, Hachette Littérature, 2007

[8] Alain Peyrefitte, Quand la Chine s’éveillera… le monde tremblera, Fayard, 1973

[9] Alain Peyrefitte, La Chine s’est éveillée, carnets de route de l’ère Deng Xiaoping, éditions Fayard, 1996

[10] National Intelligence Council, Rapport de la CIA Comment sera le monde en 2020, Sources : www.cia.gov/nic

[11] Réné Dumont, L’Afrique noire est mal partie, Edition revue et corrigée, Seuil, 1966


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