Guerre économique dans le Golfe de Guinée: l’artillerie américaine, Guy Gweth

Cet article se situe dans le sillage de l’affrontement économique entre Français et Chinois en Afrique centrale. Il tend à montrer la nécessité de prendre en compte des facteurs exogènes dans ce combat et d’y intégrer les manœuvres d’autres grandes puissances à l’instar des États-Unis d’Amérique. Sans prétendre à l’exhaustivité, il contribue à donner quelques clés pour une appréciation réaliste et optimale de l’une des forces en présence.

Une étude intitulée «Malaise global», réalisée en juin 2007 dans 47 pays par l’institut Pew, souligne que «depuis cinq ans, l’image des Etats-Unis s’est ternie auprès de la majeure partie des pays du monde et s’est dégradée considérablement chez les alliés traditionnels des Etats-Unis, dans les Amériques, au Moyen-Orient et ailleurs». Toujours d’après cette étude, seule l’Afrique Noire a globalement une vision positive des Etats-Unis.
Il faut dire que l’Amérique, de par la composition de sa population, a de nombreux liens culturels avec le continent Noir. Elle entend les valoriser et approcher l’Afrique autrement que pendant la Guerre froide, quand l’anticommunisme lui faisait soutenir des régimes comme celui de Mobutu au Zaïre. Une nouvelle attitude américaine envers l’Afrique a déjà pu être observée[1]. La population américaine tend à se « tiers-mondiser » de plus en plus : un Américain sur trois, bientôt, sera d’origine africaine, latino-américaine ou asiatique[2]. Cela prédispose les Etats-Unis à mieux comprendre, voire à mieux partager, certaines aspirations du Tiers Monde. Cette situation pourrait même s’accentuer avec l’accession possible du jeune prodige Noir Barack Obama à la Maison Blanche. Pour le chercheur français Bruno Colson[3], « l’intérêt des Américains pour l’Afrique pourrait aussi augmenter à mesure que les Européens abandonnent leurs ‘chasses gardées’ ».
Sur le plan géoéconomique en effet, Washington exerce une diplomatie clairement offensive en Afrique car les Américains sont très concernés par l’accès aux ports et le passage des détroits. C’est d’ailleurs ce qui a fait dire au Lieutenant-colonel Butts[4] que le département américain de la Défense, devait concentrer son attention sur les quelques pays dont le poids se fait ressentir en matière de production de minerais et de pétrole, de bases, de lignes de communications maritimes et de prolifération des armements : l’Afrique du Sud, le Kenya, le Zaïre, le Zimbabwe, le Nigéria et l’Ethiopie.

Sur le terrain des approvisionnements pétroliers en revanche, le département d’Etat entend accroître de 15 à 25% ses importations pétrolières en provenance du golfe de Guinée horizons 2015 au détriment du golfe Persique, étant donné la vulnérabilité de ce dernier. L’Afrique demeure par ailleurs essentielle pour l’approvisionnement des Etats-Unis en minerais (cobalt, chrome, platine, manganèse). Et aux dires de certains spécialistes de la stratégie géoéconomique américaine tels que Bruno Colson susmentionné, ceci doit être placé dans la perspective d’une compétition économique avec l’Europe, le Japon et la Chine, ces deux derniers ayant déjà compris l’importance du continent Noir à cet égard.

L’apport des nouvelles technologies de l’information et de la communication
& l’ « American way of life »

Tout bien considéré, la communication globale des Etats-Unis est aussi puissante que diversifiée. Outre l’arrosage par des chaînes internationales CNN (télévision) et la Voice of America, c’est le cinéma hollywoodien qui se charge de véhiculer le modèle américain. L’ « american way of life » parvient aussi aux Africains par le biais de retransmissions via satellites de matchs de la célèbre ligue de basket-ball américaine, NBA, ainsi que des séries cultes télévisées telles que « Deux flics à Miami », « Dallas », « Santa Barbara » ou « Dynastie », « Les experts Miami », « FBI Portés disparus »… etc. Devant la poussée vertigineuse d’internet et les succès retentissants de certains Africains[5] sortis des universités américaines ou titulaires des prestigieux « American MBA », nul doute que pendant de nombreuses années encore, le « Made in USA » sera la marque préférée des Africains au sud du Sahara.

Au final donc, l’Afrique est plus que jamais perméable à la domination douce américaine théorisée et résumée par cette formule flamboyante : « Shaping the mind »[6]. Cette dernière a pour socle une stratégie globale de colonisation de la sphère des idées dont le stratège américain Alvin Toffler trouve la capacité dans la violence, la richesse et le savoir. Et il est bien aisé de constater qu’un seul pays dispose à ce jour de moyens nécessaires à la conduite d’un tel dessein planétaire: les Etats-Unis.


[1] Philippe Leymarie, “Les Etats-Unis, nouveaux parrains du continent africain”, Le Monde diplomatique, avril 1992, pp. 12-13 et “Anciennes et nouvelles convoitises américaines”, Le Monde diplomatique, juillet 1993, p.17

[2] Ceci préoccupe en particulier l’historien Arthur M. Schlesinger, ancien conseiller de John F. Kennedy. Selon lui, le melting pot cède la place à l’éruption des ethnicités. Celles-ci pourraient bien substituer la fragmentation à l’assimilation, le séparatisme à l’intégration. Schlesinger critique notamment l’orientation de plus en plus “afrocentriste” de l’enseignement de l’histoire aux Etats-Unis (The Disuniting of America, New York, Norton, 1992).

[3] Bruno Colson est docteur en sciences politiques de l’Université catholique de Louvain, a publié une thèse sur « La culture stratégique américaine. L’influence de Jomini » (éditions Economica-FEDN)

[4] Le lieutenant-colonel Kent H. Butts est spécialiste des questions africaines à l’US Army War College.

[5] En référence notamment à l’ingénieur informaticien camerounais, Jacques Bonjawo, ancien Senior Manager chez Microsoft, auteur de « Mes années Microsoft, un Africain chez Bill Gates » , Cosmos, 2006 et « Internet, une chance pour l’Afrique», Karthala, 2005.

[6] Jean Michel Valantin, « ‘Shaping the mind’ Stratégie globale et colonisation de la sphère des idées », contribution à l’ouvrage collectif « La guerre cognitive », Lavauzelle, 2002, sous la direction de Christian Harbulot et Didier Lucas.

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