Guerre économique, nouveau défi des Services secrets en Afrique centrale, Guy Gweth

Pour l’instant, l’Afrique centrale a d’autres soucis que le terrorisme islamiste, même si une veille permanente doit être entretenue pendant les quinze prochaines années sur quelques groupuscules présents sur le sol nigérian. A priori, cet important facteur conjoncturel allège -au moins pour partie- la tâche de nos services secrets, en regard de leurs homologues d’Amérique du Nord, d’Asie et d’Europe. La sortie du gouvernement tchadien le 13.02.08 liant ses rebelles à Al Qaida Al Jihâd est le fruit d’un mauvais conseil. Une intoxication dont  certains dirigeants à N’djamena n’évaluent pas le coût sur le moment, conjoncture oblige. Pareille manœuvre de communication ne saurait donc être prise en compte dans le cadre d’une analyse d’intelligence stratégique sérieuse. En revanche, les exigences qui découlent de la tendance lourde sus dégagée constituent des axes stratégiques plus que prioritaires. C’est une urgence pour l’Afrique centrale.

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L’environnement général actuel

Au plan politique, l’existence de facteurs non négligeables tels que la pression de la communauté internationale ou la sur-médiatisation des entorses aux droits de l’Homme poussent inexorablement à la fin des régimes autoritaires. Qui plus est, il n’est pratiquement plus de lieu sur la planète où l’on puisse durablement se soustraire à la justice. Cela étant, les opposants aux régimes en place s’expriment librement dans l’ensemble même si l’alternance demeure viciée. Encore que cela ne soit guère l’apanage de l’Afrique centrale. « Le pouvoir rend fou », disait Lord Acton. Il n’est que d’observer l’exemple de la Russie. Même dans le meilleur des cas, on comprend sur le tard que les élections ne sont pas plus qu’un signe extérieur de démocratie. Du vernis. Toujours est-il que nos services secrets sont une fois de plus allégés, au regard des trente dernières années. Le moment est donc venu de transférer au monde économique l’expérience et le potentiel jadis accumulés dans le cadre des opérations autrement plus complexes.

Au plan diplomatique, l’Afrique centrale observe les atermoiements de la France, ancienne puissance coloniale, la percée chinoise, nouvelle surper-puissance mondiale, et les Etats-Unis où l’arrivée probable d’un Noir à la Maison-Blanche pourrait peut-être modifier la donne dans les rapports Afrique-Etats-Unis. Notre ouverture remplie d’humilité aux techniques et méthodes de ces trois écoles différentes, en plus de la nôtre propre, constitue également une source d’enseignements qui échappe forcément à chacune, prise isolément.

Au niveau plus général de la coopération internationale, les relations sud-sud restent à parfaire. L’Union Africaine est une priorité qui n’arrive pas encore à annihiler les querelles de leadership inter-étatiques. C’est un fait que les opérateurs privés doivent prendre la main dans la construction d’une Afrique des Nations. « Si nous ne combattons pas ensemble comme des frères, disait Martin Luther King, nous mourrons ensemble comme un troupeau. » Cela n’a jamais été plus vrai. L’ouverture à l’Amérique latine -qui nous est si proche par sa matrice culturelle, sa situation actuelle et ses combats- est aussi un objectif stratégique primordial.

Au niveau social, de nombreuses infrastructures de base restent attendues (Routes, écoles, hôpitaux…) L’Afrique centrale demeure un nid fertile pour les grandes endémies ainsi que les expérimentations médicales de tous ordres. Si nos États ne prennent pas de véritables mesures de sécurité publique, quantité d’hommes, de femmes et d’enfants vont disparaître. La population pauvre d’Afrique Noire fait peur au monde développé. « La bombe P » dont parlait Thomas Malthus gronde et frappe à ses portes mais il ne peut les accueillir. Des solutions doivent donc être trouvées. Mais pouvons-nous laisser faire? C’est le rôle des soldats de défendre la patrie. Et pour cela, il lui faut des yeux et des oreilles qui sondent au loin l’ennemi, prévient le grand Maître Zun Tsu.

Dans la sphère des technologies de la communication, la démocratisation d’internet est aussi urgente pour notre décollage économique que la construction des routes et hôpitaux. Notre dépendance partielle à la France doit être palliée par le renseignement humain (Humint) par ailleurs plus adapté à notre matrice culturelle, en attendant de nous doter de nos propres infrastructures comme le fait déjà le Nigeria avec l’aide des Chinois. D’un autre côté, sans attenter à leur liberté sacrée, les médias régionaux (publics et privés) devront être sensibilisés d’une manière ou d’une autre aux vertus de l’intelligence collective et du patriotisme économique. Quant aux médias des grandes puissances, seules des stratégies asymétriques de guerre de d’information -via internet notamment- pourront venir à bout du marketing néfaste qu’ils ne cessent de faire de l’Afrique. Un combat long mais une possible victoire à la clé.

Pour ce qui est de la sécurité commune de nos périmètres nationaux réciproques, il appert désormais que la prétendue intangibilité des frontières issues de la colonisation a été un piège, au vu de l’évolution actuelle du monde. Le vieil adage « diviser pour mieux régner» continue hélas de perdurer. Il nous faut éliminer la méfiance mutuelle et favoriser la libre circulation des biens et des personnes dans la zone CEMAC. Ce n’est pas un discours. C’est le cœur profond de nos populations qui bat ainsi : nous sommes un seul et même peuple. Alors, agissons à l’unisson. Maintenant!

Par ailleurs, une grande guerre commence avec l’usage du golfe de Guinée comme point de passage pour les trafiquants de drogue. La sécurisation de ce périmètre à brève échéance par l’ensemble des pays de la région est primordiale. Nos services secrets saisiront parfaitement les contours de la déstabilisation en cours si, en plus des pandémies, des conflits larvés et de la pauvreté, nos populations doivent aussi souffrir de dépendance aux stupéfiants. Deo gracias nos hommes et femmes, surtout les plus jeunes y résistent de manière étonnante.

La société civile, mise en vogue au début de la décennie 90 par les Nations Unies est devenue un univers à surveiller de très près. Nos Etats doivent rapidement légiférer sur l’origine et la traçabilité de leurs sources de financement. Les contrôles de moralité doivent être institués pour leurs dirigeants. Le sondage des réseaux associatifs Nord-Sud est bourré d’enseignements. L’univers des ONG reste une formidable mine informationnelle. Mais il faut pouvoir remonter à la source, apprendre et comprendre qui tire les ficelles dans l’ombre, à quelle cadence, de quelle manière et pour quelles fins. L’air de rien, l’humanitaire et l’aide aux ONG du Sud autant que les religions sont plus que jamais la continuation de la politique étrangère des puissances par d’autres moyens.

L’écologie est le nouveau champ de normalisation sur lequel entend surfer le monde Occidental après plus d’un siècle de pollution industrielle sans relâche. L’Afrique n’a ni les moyens de payer pour les autres ni d’hypothéquer son décollage industriel. Du coup, la surveillance de nos merveilleuses réserves forestières devient un enjeu stratégique au même titre que la veille sur les technologies vertes. En sus, les pays pauvres doivent engager un lobbying intensif pour que les riches pollueurs d’hier paient leurs dommages aujourd’hui si l’on souhaite vraiment remettre les compteurs à zéro. La mauvaise conscience est ici la faille à exploiter.

Dans la sphère économique, la croissance de l’Afrique augmente (5,8% en 2007) mais l’assiette de nos économies reste modeste (moins de 5% ) au niveau mondial. Le richissime sous-sol d’Afrique centrale est doré (Or, or noir, or bleu, or vert…) C’est un théorème. Et les puissances citées plus haut ont besoin de nos matières premières. Elles sont prêtes à tout pour les obtenir. Y compris la corruption et la création des associations de lutte contre la corruption. Il nous faut crever l’abcès. Nos lignes de défense sont fragiles. Beaucoup de frères sont passés à l’ennemi. Parfois à leur insu. Le tissu local est laminé par les commerçants étrangers qui ont juré de gagner leur part d’Afrique au détriment des Africains. La jeunesse est à la déroute, prête au sacrifice suprême. Le soleil brille sans éclairer l’avenir. L’heure du grand combat a donc sonné. Nous sommes David face à Goliath. La guerre économique fait rage. Et parce que nous ne pouvons tomber plus bas, nos services de renseignements doivent être à la pointe de ce nouveau combat, par tous les moyens éthiques possible, mais à leur propre manière, comme dirait le stratège Israélien David Ben Gourion.

Dix axes stratégiques prioritaires en découlent qu’il serait bien naïf de développer ici :

1- Instaurer un service de défense économique obligatoire pour tous les jeunes de 18 ans ;

2- Encourager les échanges d’étudiants, de chercheurs et de religieux… avec des pays ayant des intérêts économiques et militaires importants dans la sous-région ;

3- Susciter des vocations d’agents de renseignement économique notamment en direction des jeunes ayant des profils de techniciens adaptés aux critères de « l’immigration choisie » ;

4- Accroître jusqu’à 60% au moins la part d’enseignement des NTIC et l’informatique en particulier ainsi que le coefficient des modules de langues étrangères (anglais, arabe et chinois… ) dans les cursus de formation des officiers;

5- Relooker l’image des services de renseignements, initier et exécuter des plans marketing et de communication à l’intention du public en général, du monde des affaires et de la culture en particulier (ex: construction de sites internet, création et participation aux think-tank…) ;

6- Mettre en place des stratégies de combats asymétriques inspirées de nos traditions guerrières ancestrales, en association directe avec le monde des entreprises nationales et celles de la diaspora ;

7- Consacrer des unités d’élites entières à la guerre économique au sein des armées nationales ainsi qu’un budget conséquent (ad minima 40 à 45% du budget des services de renseignement) ;

8- Acquérir conséquemment du matériel de pointe d’origine, de fabrication et de fonctionnement variés ;

9- Participer à l’instauration d’une culture d’intelligence collective ;

10- Brandir quelques trophées pour reconquérir la confiance des populations et canaliser leurs émotions vers l’unique combat qui vaille vraiment la peine : l’Afrique debout.

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