Cameroun: craintes et espoirs d’une unité en matériaux provisoires, Guy Gweth

Ce 20 mai 2008, le Cameroun célèbre le 36è anniversaire de son unité nationale, en référence au réferendum de 1972 par lequel les citoyens du Cameroun occidental (anglophone) et ceux du Cameroun oriental (francophone) mirent un terme au fédéralisme érigé le 1er Octobre 1961, pour fondre dans l’Etat unitaire. A l’heure où ce pays, moteur de la zone Cemac, célèbre l’armée et la Nation, faisons un court voyage au cœur de ce chœur si divers, si ondoyant de part en part, qu’on dit de lui qu’il est l’Afrique en miniature.
Une gouvernance adossée aux bambous de « l’équilibre régional »
Le Cameroun compte 250 ethnies inégalement réparties sur une superficie de 475000 km2. Pour la plupart des analystes, cette mosaïque constitue un facteur critique de stabilité sociale du fait de la neutralisation mutuelle qui s’en dégage. Depuis un quart de siècle, la gouvernance politique s’est donc adossée à « l’équilibre régional ». Une stratégie qui, d’après le constitutionnaliste Roger Gabriel Nlep, veut que le chef de l’Etat étant originaire du centre-sud depuis novembre 1982, si le président de l’Assemblée nationale est issu du grand nord, alors le premier ministre vient de la partie anglophone du pays (sud-ouest ou nord-ouest). Et inversement. Et mutatis mutandis, dans la chaîne de commandement, à quelque exception près… Une politique qui, loin de privilégier le mérite et la compétence, convie à un délicat « partage du gâteau national », installant ainsi le management ethnique au cœur du pouvoir… Un exercice périlleux sur lequel la pédagogie civique a de beaux jours à passer, pour autant qu’on veuille en explorer les richesses inédites.
Une richesse linguistique et culturelle sous scellé
Si les diplomates canadiens et camerounais se croisent fréquemment dans les instances internationales, c’est avant tout le fait de l’ordre alphabétique : CAN et CAM étant faits pour siéger côte à côte. Mais en poussant plus loin le bouchon de la recherche, on découvre que ces deux pays sont bilingues et que le français et l’anglais y sont langues officielles, bien qu’on ne parle pas plus du Molière à Bamenda que du Shakespeare à Montréal. Pourtant, l’autonomie du Québec n’a jamais nui ni à la grandeur, ni à la prospérité du Canada. Au contraire, elle en nuance les extrêmes, le rythme et la vitalité pour, in fine, créer un ensemble réussi de différences qui fait référence dans le monde. La tactique qui vise à mettre sous scellé les revendications autonomistes anglophones et à faire de leurs leaders des ennemis du peuple camerounais est une erreur de management stratégique.
Des tactiques en paille… aux ennemis en papier
L’histoire de grandes puissances telles que les Etats-Unis nous a appris combien l’ennemi extérieur peut être structurant pour une nation en quête de sens et de ciment. L’histoire du Cameroun est peuplée d’« ennemis » internes souvent fabriqués à des fins politiciennes, et dont les effets à long terme ont le don d’anesthésier les énergies, de l’intérieur. Ainsi va-t-il de certaines tribus ou des autonomistes anglophones évoqués supra, sortes de bouc-émissaires en papier qui n’aident le peuple camerounais qu’à s’automutiler. Puis il y a les Camerounais de l’étranger -citoyens de la diaspora- qui n’ont pas droit au vote alors que le transfert de leurs devises au pays natal dépasse de loin l’aide publique au développement octroyée par les pays riches. Une tactique regrettable qui feint d’ignorer que l’adversité rencontrée par les émigrés africains dans leurs pays d’accueil est une puissante machine à fabriquer des patriotes forts d’esprit, de rêve et d’espoir.
L’espoir d’une stratégie en béton armé
Tous les peuples du monde –le Cameroun n’en est exempt- ont besoin qu’on leur raconte une histoire, leur histoire en plus beau, une histoire encrée dans le passé et le futur tout à la fois. Les constantes références de Paul Biya aux performances des Lions indomptables du Cameroun ont souvent été analysées comme une excellente accroche publicitaire pour la Nation camerounaise, mais elles demeurent insuffisantes. L’équipe nationale de football sait perdre des matchs mais la Nation peut-elle se permettre une défaite? Lorsque le chef de l’Etat a esquissé pour la 1ère fois le dessin d’un probable « bout du tunnel » de la crise économique, les observateurs ont applaudi sur le fond; les analystes ont relégué la forme au rayon des erreurs de perception management à éviter comme la peste. 90% des Camerounais n’ont jamais emprunté un tunnel! C’est dans la matrice culturelle du pays qu’il faut trouver les ingrédients d’une légende héroïque, indémodable et sans ambigüité d’exégèse à raconter aux compatriotes de Mongo Béti. Toutefois, si capitalisant les erreurs du passé, Jacques Séguéla habilla habilement Paul Biya du slogan « l’homme-lion » lors de la présidentielle 1992, il reste à lui trouver du gibier frais, celui qui fait rugir le plus social des félins, un ennemi externe qui permet de tirer l’émotion collective par le haut et fédérer 250 ethnies par l’objectif. Le terrain économique est un champ tout indiqué, mais « la lutte contre la pauvreté » importée des Nations Unies est une bataille mal exprimée, si asymétrique dans la forme qu’elle annihile dans l’inconscient collectif l’idée même de victoire. Elle renvoie l’image d’une fourmi essayant de soulever une dalle!
A contrario, la lutte pour le développement et le tracé consensuel d’une feuille de route intelligente font l’effet d’une proie qui aiguise l’appétit du lion; une ligne d’arrivée qui inspire, attire, saisit et fait se dépasser cet athlète perpétuel qu’est le citoyen./.
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