Lors des entrainements à la prise de parole en public que nous organisons périodiquement à l’intention de la future élite africaine, il y a beaucoup de jeux de rôle, de scénarios, de mises en situation extrêmement réalistes. Ces jeunes gens tous patriotes, diplômés et compétents projettent leur pays dans cinq, dix, vingt, voire trente ans et imaginent comment ils pourraient efficacement communiquer en public, surtout en cas de crise. Lors de notre dernière session, Alioum qui jouait alors au journaliste a demandé à Aminata, présidente de l’Union Africaine pour l’occasion, si tribalisme et patriotisme économiques peuvent cohabiter et promouvoir la compétitivité en Afrique. Cette question a suscité un tel débat parmi les participants que j’ai requis et obtenu l’autorisation de retranscrire quelques uns de leurs propos ici. Je précise, pour la forme, qu’ils sont entrainés à ne jamais répondre aux questions comme on renvoie une balle de ping-pong, mais à s’en servir pour faire passer leur message avec rigueur et com-passion. Les voici:
- Aminata: cette question est intéressante… Vous me demandez si la confusion qui règne parfois entre les préférences particulières et celles plus générales des décideurs dans nos pays peut nuire à la compétitivité de nos produits. Comme vous le savez, l’histoire de nos jeunes nations est fondée sur le village, la tribu. Mon avis est que le tribalisme est une forme de patriotisme, je dirais même sa sœur cadette, et comme tel, il ne peut que servir la nation si les protagonistes sont consciencieux…
- Olga: je partage habituellement les points de vue d’Aminata mais celui-là me convient moins… Alioum a évoqué le mot cohabitation dans sa question. Ce qui implique qu’il peut y avoir des points de divergence entre un intérêt économique national et une considération d’ordre tribal. Et à ma connaissance, il n’y a pas grand monde dans cette assemblée pour soutenir que le 2nd doive l’emporter sur le 1er…
- Alioum: je vous suis très bien… Et ma question reste entière…
- Aminata: je vais répondre autrement. C’est l’association de nos tribus qui forme la nation. Ce contrat, si je ne m’abuse, est fondé sur le désir de vivre ensemble, fruit d’un passé commun et d’un avenir que nous voulons construire ensemble… D’où viendrait donc le hiatus ? Donner un marché à une entreprise dirigée par une Togolaise fût-elle ma sœur, c’est le donner au Togo ! Le fait de le confier à quelqu’un d’autre sous prétexte que ma sœur n’est pas la plus compétitive peut poser un problème au niveau de la tribu. C’est comme s’attaquer aux fondations d’une maison qu’on habite encore… Et là, ce n’est pas de morale qu’il s’agit, mais de réalisme…
- Olga: tu fais bien de parler de fondations. C’est évident que leur remise en cause est à l’arrière-plan de la question d’Alioum, tant d’un point de vue économique, politique que psycho-sociologique. Si au bout de quarante ans d’indépendance et de sous-développement continu, nous persistons dans ce qui a fait notre échec, c’est René Dumont qui aura raison. On est mal parti ! Il nous faut impérativement dépasser la tribu; et chercher à nationaliser l’expertise étrangère si nous voulons compter dans le concert des nations. Je ne dis pas de renier les talents ou les compétences de nos plus proches parents… Mais d’aspirer à quelque chose de supérieur que j’appellerai… le mérite national. Voilà! C’est à cet étage que la morale citoyenne épouse le réalisme civique que tu as évoqués tout à l’heure, Aminata…
Pour vous, j’ai choisi ce court extrait parce qu’il met le doigt sur l’une des racines les plus profondes de notre échec en matière de gouvernance économique et politique : un attachement, certes compréhensible envers sa tribu, qui ne s’accommode pas toujours avec l’intérêt et la compétitivité de la nation. Cette discussion qui peut laisser un petit goût d’inachevé chez certains pousse en fait à poursuivre le débat: et si notre premier concurrent c’était nous-même?
Guy Gweth